Un tirage au sort, un gagnant qui n’y croit pas, et un ami qui lâche, presque par réflexe : « putain, t’as le cul bordé de nouilles ! » Tout le monde rigole, personne ne se pose la question. Pourquoi associe-t-on la chance à des pâtes plantées dans le postérieur ? Nous nous sommes penchés sur cette expression que nous employons sans réfléchir depuis l’enfance, et nous avons découvert qu’elle traîne derrière elle au moins quatre récits d’origine différents, dont une légende d’entreprise et une fausse histoire de sous-marin torpillé pendant la Seconde Guerre mondiale. Démêlons ce qui tient debout de ce qui relève de l’invention pure, avec un avis tranché à la clé.
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ToggleQue signifie vraiment « avoir le cul bordé de nouilles » ?
Cette expression familière, franchement vulgaire dans sa formulation, désigne une chance exceptionnelle, presque insolente. Elle ne s’applique pas à un simple coup de pot ordinaire, du genre trouver une place de parking libre. On la réserve aux situations où la chance dépasse l’entendement : gagner un tirage au sort improbable, échapper à un accident de justesse, décrocher un poste alors qu’on n’y croyait plus.
Le registre reste strictement oral et familier. Vous n’écrirez jamais cette phrase dans un mail professionnel, mais elle passe très bien entre amis, autour d’un verre, quand quelqu’un raconte sa dernière mésaventure heureuse. C’est justement cette vulgarité assumée qui donne du relief à la phrase, là où « avoir de la chance » sonne plat.
Avoir du cul, avoir du bol : l’ancêtre de l’expression
« Cul bordé de nouilles » n’est pas né tout seul. C’est un renforcement plaisant d’une formule plus ancienne, « avoir du cul », elle-même reliée à « avoir du bol » ou « avoir du pot ». Ces deux derniers mots, bol et pot, désignaient en argot la fin du XIXe siècle le postérieur, avant de glisser vers le sens figuré de chance. Le Figaro rappelle que ces termes sont nés dans la bouche des voyous autour de 1890, loin de toute connotation de vaisselle de petit déjeuner.
Une autre piste, plus littéraire, vient de la linguiste Catherine Rouayrenc dans son ouvrage Les Gros Mots : l’expression proviendrait de « avoir le cul verni », où le malheur glisserait sur le vernis comme sur une surface lisse, sans jamais accrocher. Le champ lexical argotique de la chance est d’ailleurs d’une richesse étonnante. On y trouve :
- Avoir du bol, la variante la plus polie aujourd’hui
- Avoir du pot, son jumeau presque interchangeable
- Être verni, pour désigner quelqu’un que rien n’atteint
- Avoir de la fistule, plus rare, mais tout aussi imagé
Marseille, l’Italie et les nouilles : la piste la plus répandue
L’hypothèse qu’on entend le plus souvent situe la naissance de l’expression à Marseille, dans les années 1930, ville frontalière de l’Italie et de ses habitants grands amateurs de pâtes. Le raccourci moqueur aurait consisté à imaginer un Marseillais tellement chanceux qu’il en aurait « le cul bordé de nouilles », comme un clin d’œil goguenard à ses voisins transalpins.
Le hic, c’est que RTL et Le Robert rappellent que cette origine méridionale n’a jamais été confirmée par un document écrit. L’expression apparaît attestée dans le milieu sportif dès le milieu du XXe siècle, sans lien démontré avec Marseille. On aime cette théorie parce qu’elle sent bon le Sud et l’exagération méridionale, mais elle reste, à notre sens, une reconstruction fabriquée après coup pour donner un joli récit à une formule qui n’en avait pas besoin.
Lustucru et la légende du fondateur qui misait des nouilles
Une autre histoire, plus surprenante, met en scène Louis Cartier-Millon, fondateur de la marque de pâtes Lustucru à Grenoble. Selon l’anecdote revendiquée par un de ses descendants, l’homme aurait glissé une nouille dans son caleçon à chaque tonne de pâtes vendue, jusqu’à en avoir littéralement le postérieur bordé de nouilles.
L’anecdote fait sourire, on ne le nie pas. Mais son ton légendaire et commercial saute aux yeux : elle sert avant tout le storytelling d’une entreprise qui a tout intérêt à s’approprier une expression populaire déjà bien ancrée dans le langage courant. À prendre avec énormément de recul, donc.
La fausse piste du « Duce Benito » et son sous-marin torpillé
Le site de référence expressio.fr relaie une histoire encore plus rocambolesque : celle d’un navire de guerre italien, torpillé pendant la Seconde Guerre mondiale, dont la coque aurait été colmatée en urgence avec des nouilles qui, en gonflant dans l’eau, auraient bouché la brèche. Le bâtiment serait ainsi rentré au port, littéralement le cul bordé de nouilles.
Cette anecdote relève clairement de la fable parodique, un exercice d’humour typique de ce site plutôt qu’une source historique fiable. Elle illustre à quel point les expressions populaires sans origine claire attirent les récits les plus fantaisistes, et peu d’articles osent le dire aussi franchement : cette histoire de sous-marin, c’est du pur folklore inventé.
Pourquoi personne ne connaît vraiment la vraie origine
Soyons honnêtes : même les dictionnaires spécialisés comme Les Expressions françaises, quelle aventure ! du Robert reconnaissent que cette formule n’a pas d’origine identifiable avec certitude. L’argot populaire circule oralement pendant des décennies avant qu’un écrivain ne daigne le fixer sur papier, ce qui explique ce flou persistant.
La première attestation littéraire connue remonte à 1960, dans La Route des Flandres de Claude Simon, où l’expression apparaît déjà comme un terme de jockeys pour dire avoir de la chance. Cette absence de certitude, loin de nous frustrer, fait selon nous tout le charme de la formule : elle a grandi dans la rue, sans acte de naissance, et c’est bien ce qui la rend vivante.
Un tableau des expressions cousines pour dire la même chance
Pour mieux situer « cul bordé de nouilles » dans sa famille linguistique, voici un aperçu comparatif des expressions qui partagent le même sens, mais pas le même registre ni la même popularité aujourd’hui.
| Expression | Sens littéral | Registre | Popularité actuelle |
|---|---|---|---|
| Avoir du bol | Bol renvoyant au postérieur en argot ancien | Familier, courant | Très utilisée |
| Avoir du pot | Pot renvoyant lui aussi au postérieur | Familier, courant | Très utilisée |
| Être verni | Le malheur glisse comme sur du vernis | Neutre à familier | Assez fréquente |
| Avoir le cul bordé de nouilles | Renforcement imagé et vulgaire d’avoir du cul | Argotique, oral uniquement | Populaire, surtout à l’oral |
| Avoir une veine de pendu | Référence macabre à une superstition ancienne | Familier, vieilli | En net déclin |
Une expression bancale, mais increvable
Personne ne sait vraiment d’où sort cette histoire de nouilles, et c’est justement ce mystère qui la maintient debout depuis plus de soixante ans. Une expression sans certificat de naissance, née dans la bouche de jockeys ou de badauds marseillais, continue de faire rire à chaque tirage au sort gagné et à chaque coup de chance improbable, preuve que le langage populaire n’a jamais eu besoin de preuves pour rester vivant.













