Il est 22 h, vous faites défiler votre fil d’actualité sans but précis. Une personne vous fait face, devant un plateau de poulet frit prévu pour sept, et elle vous parle comme à un vieil ami. Vous vous dites que ce n’est pas votre truc, mais vous restez jusqu’à la dernière bouchée, et vous ne savez pas trop pourquoi. Un mukbang est une vidéo, en direct ou enregistrée, dans laquelle quelqu’un mange face caméra en échangeant avec son public. Le mot vient de la fusion de deux termes coréens, « manger » et « diffuser ». Reste à comprendre pourquoi ce spectacle fascine autant, et à quel moment il bascule dans quelque chose de moins innocent.
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ToggleMukbang : définition simple et sens du mot coréen
Le mukbang consiste à préparer ou à déguster un repas, souvent en quantité exagérée, tout en se filmant et en discutant avec les spectateurs. Le mot s’écrit 먹방 en coréen et se prononce « meokbang ». Il associe meokda, « manger », et bangsong, « diffusion ». On pourrait le traduire par « émission-repas ».
L’expression anglaise « eating show » passe à côté de l’essentiel. Dans un mukbang, la nourriture sert de prétexte, et c’est la présence de l’hôte, ses réponses au chat et sa façon de tenir compagnie qui font le spectacle. Voici le vocabulaire à connaître avant d’aller plus loin :
| Terme | Signification |
|---|---|
| Mukbang (먹방) | Contraction de « manger » et « diffusion », par extension toute vidéo où l’on mange face caméra |
| Mukbanger | Créateur ou créatrice de ce type de contenu |
| BJ (broadcast jockey) | Animateur de live en Corée du Sud, sur le modèle du DJ ou du VJ |
| Mukbang ASMR | Variante qui met en avant les bruits de mastication grâce à des micros très sensibles |
Voilà pour les mots. Il faut maintenant retrouver l’endroit, et surtout le moment, où tout a commencé.
Origines du mukbang : AfreecaTV, 2009 et la solitude coréenne
La date de naissance fait l’objet d’un petit désaccord. Plusieurs sources situent le premier mukbang en 2009, sur la plateforme de streaming coréenne AfreecaTV, tandis que d’autres parlent du début des années 2010. Nous tranchons ainsi : 2009 correspond aux premiers lives, et les années 2010 à l’explosion du genre, d’abord à la télévision par câble, puis sur les réseaux sociaux. Le reportage de CNN, en 2014, a contribué à le faire connaître hors de Corée.
Le moteur de cette naissance est social. Beaucoup de Coréens mangent seuls, et le live offre une compagnie virtuelle à l’heure du dîner. Les BJ se connectent d’ailleurs aux heures de repas, pour que leur communauté mange avec eux. Cette logique contraste avec une tradition où, en Corée comme en France, manger veut dire manger ensemble.
L’anthropologue Benjamin Joinau, invité de l’émission « Le dessous des images » sur Arte, rappelle de son côté l’ancrage très particulier du phénomène dans la société sud-coréenne. Il ne s’agit donc pas d’une simple bizarrerie d’Internet. Il y a aussi un volet économique : pour les chaînes de télévision, ces programmes coûtent bien moins cher à produire que la plupart des émissions de divertissement. Reste une question que beaucoup se posent, celle de savoir ce qui nous retient devant l’écran.
Pourquoi on regarde quelqu’un manger : ce qui accroche vraiment
Soyons honnêtes, la première réaction est souvent un mélange de malaise et de fascination. Pourtant, regarder les autres manger n’a rien de neuf, et les concours de hot-dogs américains existaient bien avant. Ce qui change avec le mukbang, c’est l’intimité : l’hôte s’adresse à vous, répond à vos messages, parfois exécute vos demandes. Plusieurs mécanismes se combinent :
- La compagnie : le mukbang recrée l’aspect social d’un repas pour ceux qui dînent seuls.
- Le son : croquements et mastication, amplifiés par l’ASMR, procurent à certains des frissons agréables.
- Le plaisir par procuration : on savoure sans avaler, ce qui apaise parfois une envie ou une frustration.
- La démesure : peu de gens peuvent engloutir un repas de 20 000 calories, alors on regarde quelqu’un s’y risquer.
Le sociologue Patrick Amey, de l’Université de Genève, résume bien le paradoxe : dans nos sociétés individualistes, à défaut de pouvoir manger avec les autres, on mange devant les autres. Nous y voyons surtout un symptôme. Ces vidéos ne servent pas qu’à nourrir l’œil, elles comblent un vide à table, et c’est sans doute pour cela qu’elles marchent si bien.
Mukbangers célèbres et mise en scène codifiée
Ne vous y trompez pas : un mukbang n’a rien de spontané. Arte parle d’une mise en scène très codifiée, avec un cadrage face caméra, un micro posé tout près de la bouche et des plats choisis pour leur effet visuel, comme le poulet frit, les ramen ou les bâtonnets de fromage. Les créateurs peuvent aussi cuisiner avant de manger, un format appelé cookbang.
Le cas de Tzuyang, l’une des personnalités d’Internet les plus connues de Corée du Sud, illustre cette logique du spectacle. Dans une séquence de douze minutes présentée par Arte, elle engloutit seule des portions prévues pour sept personnes. Avant elle, la célèbre « Diva » Park Seo-yon, 34 ans à l’époque du reportage de CNN, partageait ses repas avec des milliers de convives en ligne. Une fois ce modèle installé, il ne lui restait plus qu’à traverser les frontières.
Du phénomène coréen à la mode mondiale
Le mukbang a vite quitté la Corée. En 2016, Twitch a ouvert une catégorie consacrée à l’« alimentation sociale », devenue ensuite « nourriture et boissons ». Le visionnage a connu un pic pendant la pandémie de Covid-19, et le dictionnaire Collins a retenu « mukbang » parmi ses mots de l’année 2020. Aujourd’hui, le hashtag dépasse les cinq millions de vidéos sur TikTok.
Le voyage n’a pas été neutre. Les mukbangers occidentaux enregistrent plus souvent leurs vidéos qu’ils ne les diffusent en direct, et c’est tout un état d’esprit qui change. Voici comment les deux versions se distinguent :
| Corée du Sud (dès 2009) | Occident (années 2010 à aujourd’hui) | |
|---|---|---|
| Plateforme | AfreecaTV, télévision par câble | YouTube, Twitch, TikTok, Instagram |
| Format | Direct, aux heures de repas | Vidéos enregistrées, souvent en différé |
| Ambiance | Repas partagé à distance | Récit, anecdotes, parfois true crime ou potins |
| Objectif | Combattre la solitude | Audience, revenus, défi |
Notre avis est tranché : en traversant le monde, le mukbang a perdu une partie de sa fonction de lien. Là où il tenait compagnie, il devient trop souvent une course à l’excès. Et cette course a un coût.
Mukbang et santé : jusqu’où ça devient risqué
Le danger ne vient pas seulement de la quantité avalée, il tient aussi au message que ces vidéos banalisent. Plusieurs spécialistes cités par Le Vif énumèrent des conséquences à différentes échéances. Voici ce que rapportent ces experts :
- À court terme : une surcharge du tube digestif, avec des lésions possibles. Une influenceuse chinoise de 24 ans, Pan Xiaoting, est morte en direct après avoir mangé pendant dix heures.
- À moyen terme : un dégoût de la nourriture ou, à l’inverse, des crises de boulimie, parfois en alternance.
- À long terme : prise de poids, perturbation de la glycémie, diabète de type 2, hypertension et maladies cardiovasculaires.
- Chez les jeunes : une étude publiée en septembre 2024 dans Eating and Weight Disorders relie le temps passé sur les réseaux sociaux à un risque accru de troubles alimentaires chez les 9-14 ans.
Le tableau n’est pourtant pas uniformément sombre. Une étude de 2020 sur les commentaires YouTube et les forums Reddit conclut que le mukbang est un outil constructif pour certains, qui l’utilisent pour manger davantage, éviter des accès d’hyperphagie ou se sentir moins seuls. Pour d’autres, il a un effet destructeur, qui peut mener à la restriction alimentaire ou déclencher une nouvelle frénésie. En Corée, le gouvernement a lui-même publié des directives en juillet 2018, dans le cadre de sa lutte contre l’obésité.
Côté créateurs, le prix est parfois lourd. Le youtubeur Nikocado Avocado a reconnu en 2019 que ses vidéos avaient nui à sa santé, et le mukbanger italien Omar Palermo est mort d’une crise cardiaque en 2021. Certains spectateurs, eux, s’y laissent prendre sans bruit, d’où la question suivante : comment regarder sans se piéger ?
Comment regarder (ou pas) un mukbang sans se faire avoir
Regarder un mukbang de temps en temps n’a rien de dramatique, et nous ne ferons pas la morale. Il suffit d’observer ce que la vidéo déclenche en vous. Quelques signaux méritent votre attention :
- Vous vous sentez coupable ou honteux après avoir regardé.
- Vous éprouvez une envie compulsive de manger ou de reproduire ce que vous venez de voir.
- Vous vous restreignez ensuite pour « compenser ».
- Vous passez de plus en plus de temps sur ce type de contenu, au point que les algorithmes vous enferment dans une bulle.
Si votre enfant ou votre adolescent en regarde, les nutritionnistes interrogés par Le Vif recommandent le dialogue plutôt que l’interdiction : comprendre ce qui lui plaît, repérer la fréquence de visionnage et, si le rapport à la nourriture semble altéré, en parler à un professionnel de santé. Ces vidéos montrent un repas, mais elles parlent surtout de solitude.
Questions fréquentes sur le mukbang
Que veut dire mukbang ?
Le mot vient du coréen 먹방 (meokbang), contraction de « manger » et « diffusion ». Il désigne une vidéo dans laquelle une personne mange face caméra et interagit avec son public.
Quand est né le mukbang ?
Les premiers mukbangs datent de 2009 sur AfreecaTV, en Corée du Sud. Le phénomène a pris de l’ampleur au début des années 2010, avant de se diffuser sur YouTube, Twitch puis TikTok.
Pourquoi le mukbang est-il populaire en Corée du Sud ?
Beaucoup de Coréens mangent seuls, et le live leur donne une compagnie virtuelle au moment des repas. Il prolonge aussi une culture où le repas a une forte valeur sociale.
Le mukbang est-il dangereux ?
Regarder occasionnellement ne présente pas de danger en soi, mais certains contenus peuvent banaliser l’hyperphagie et fragiliser les personnes vulnérables, notamment les jeunes. Les créateurs, eux, s’exposent à des risques digestifs et cardiovasculaires. En cas de doute sur votre rapport à l’alimentation, parlez-en à un professionnel de santé.













