Un corbac perché sur une branche, un morceau de fromage bien calé dans le bec, et en bas un baratineur qui renifle la bonne affaire. Vous connaissez la suite : un compliment de trop, un bec grand ouvert, et le fromage qui atterrit dans la gueule du voisin. Ce scénario de 1668 n’a pas pris une ride, et l’argot lui va comme un gant, parce que la fable raconte une arnaque et que la rue en a toujours su long sur le sujet. Nous vous donnons ici un texte en argot, sa traduction vers le français courant, un décryptage du vocabulaire, puis un comparatif des versions qui circulent sur le web. Nous vous racontons aussi d’où vient ce fromage, ce qui réserve quelques surprises.
Dans cette page :
ToggleLe texte en argot, version complète
Les versions en argot les plus diffusées en ligne sont protégées ou d’auteur incertain, alors nous n’en reproduisons que de brefs fragments plus bas. Voici donc un texte rédigé pour cet article, qui suit de près la structure de La Fontaine : quatorze vers libres, la même chute, le même rythme de bagarre verbale.
Maître Corbac, planqué sur un chêne, Serrait dans son clapet un beau bout de fromton. Maître Goupil, alléché par l’odeur, se ramène Et lui balance ce baratin : « Salut, mon pote, t’as une sacrée gueule ! Franchement, t’es le plus beau du coin. Si ta voix vaut ton plumage, Tu es le roi du quartier. » Le corbac, tout gonflé, veut montrer qu’il chante bien, Ouvre grand le bec, et son fromton se fait la malle. Le goupil ramasse le butin : « Retiens ça, mon gars : Un lèche-bottes vit toujours aux crochets de celui qui l’écoute. La leçon vaut bien un fromage, non ? » Le corbac, penaud, jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendrait plus.
Ce qui sonne juste, à notre avis, c’est le mot « baratin » placé exactement là où La Fontaine met son « langage » un peu précieux. Le contraste fait rire tout seul, sans forcer.
Ce que ça donne en français d’aujourd’hui
Ligne à ligne, notre version dit ceci : le corbeau, installé sur un arbre, garde un morceau de fromage dans la bouche ; le renard, attiré par l’odeur, s’approche et le complimente lourdement ; le corbeau, flatté, ouvre le bec pour chanter et lâche sa proie ; le renard s’en empare et lui explique que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute ; le corbeau, honteux, promet, trop tard, de ne plus se laisser avoir. Reste à décoder les mots qui font le sel du texte. Voici les onze termes qui posent le plus de questions :
| Mot d’argot | Sens en français courant |
|---|---|
| corbac | corbeau |
| fromton | fromage |
| goupil | renard (ancien mot français, repris avec humour) |
| baratin | discours flatteur destiné à convaincre |
| jactance | bavardage, façon de parler |
| gaffer | remarquer, faire attention |
| bectance | nourriture |
| clapet | bouche |
| zieuter | regarder |
| pignouf | personne grossière ou balourde |
| peinard | tranquille |
Certains de ces mots sentent la naphtaline : « bectance » et « jactance » appartiennent à un argot d’après-guerre que les films de Audiard ont figé dans la mémoire collective. D’autres tiennent bon, comme « baratin », « clapet », « zieuter » ou « peinard », que vous entendrez encore au comptoir ou dans une cour de récré. Notre préféré reste baratin : il décrit à lui seul le renard de la fable, et il n’a pas d’équivalent aussi juste dans un registre soutenu.
Le texte original de La Fontaine, pour comparer
La fable porte le numéro 2 du Livre I des Fables, publié pour la première fois en 1668. Deux vers ont été détournés à l’infini : « Maître corbeau, sur un arbre perché » et la morale « Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l’écoute ». Le premier sert de point de départ à presque toutes les parodies, le second de cible aux détourneurs de morales.
En argot, le rythme survit à moitié. La Fontaine mélange des vers de longueurs différentes, ce qui laisse de la souplesse. Prenez « Tenait en son bec un fromage » : nous l’avons transformé en « Serrait dans son clapet un beau bout de fromton ». Le vers gagne en couleur, mais il s’allonge et perd sa sécheresse. C’est le prix à payer, et nous l’assumons : l’argot aime le trop-plein, là où le classicisme aime le dépouillement.
Pierre Perret, Azencott, versions anonymes : laquelle choisir ?
Quand on cherche « Le Corbeau et le Renard en argot », on tombe sur plusieurs textes, et l’attribution reste souvent floue. Une version qui commence par « Maître Corbeau sur un chêne mastard » est présentée sur des blogs comme celle de Pierre Perret, et le même texte se retrouve dans des documents partagés sans indication claire. Le recueil illustré de Jean-Louis Azencott ouvre autrement, avec un « pignouf de corbaque » qui croasse tranquillement. Une variante très proche circule en ligne, sans signature, sur des sites d’humour. Une autre, signée d’un éditeur, empile un argot si ancien qu’il devient presque une langue codée. Sans oublier l’ouvrage La cocotte aux golden cocos, de Sonia Perbal et Christophe Brichant, publié à l’automne 2019 aux éditions de l’Opportun. Il revisite 35 fables et contes, où le corbeau devient « le corbac » et le renard « le matois ».
| Version | Époque et support | Style | Chute | Point fort |
|---|---|---|---|---|
| Attribuée à Pierre Perret | Diffusée sur des blogs et des PDF | Argot classique, vers rimés | Rythmée, proche de l’original | Fluidité à l’oral |
| Jean-Louis Azencott | Recueil illustré | Familier, imagé | Soignée, visuelle | Le dessin qui accompagne le texte |
| Version anonyme des blogs | Circule depuis plusieurs années | Très familier, comique | Courte, cash | Le rire immédiat |
| Perbal et Brichant | 2019, éditions de l’Opportun | Argot contemporain et populaire | Adaptée à chaque récit | Un livre entier, 35 récits |
Notre verdict : la version attribuée à Perret est la plus fidèle à la scansion de La Fontaine, la version anonyme est la plus drôle, et la variante très dense, celle qui empile les mots rares, sonne le plus faux. Elle ressemble à un exercice de style plus qu’à un texte que quelqu’un dirait à voix haute. Retenez surtout qu’une signature manquante ne prouve rien : vérifiez toujours la provenance avant de citer un texte.
Pourquoi cette fable marche si bien en argot
Le sujet, c’est la flatterie qui désarme et la manipulation qui paie. Ces mécanismes ne dépendent d’aucun siècle, et le langage de la rue les connaît par cœur : le renard est un baratineur, le corbeau un naïf, et vous en croisez encore tous les jours. Le style soutenu de La Fontaine, avec son « phénix des hôtes de ces bois », met une distance amusée. L’argot, lui, supprime cette distance et rend la scène brutale.
Regardez autour de vous : le démarcheur qui vous félicite avant de vous vendre un contrat, le faux conseiller d’une plateforme qui vous flatte pour récupérer un code, l’influenceur qui promet une reconnaissance contre un like. Le corbeau ouvre le bec, et c’est vous qui perdez le fromage. Reste à savoir d’où vient ce fromage, car il a une histoire plus longue que vous ne le pensez.
D’Ésope à Phèdre : le fromage a une histoire
La Fontaine n’a pas inventé la scène. Il s’inspire d’Ésope et surtout de Phèdre, fabuliste latin né en Macédoine et auteur de vingt-trois fables imitées du Grec. Chez Phèdre (Livre I, fable 13), un corbeau vole un fromage sur une fenêtre avant d’aller le manger en haut d’un arbre : c’est là que le fromage entre dans la légende. Marie de France a traduit cette version au XIIe siècle, puis Sacy l’a fait en 1647.
Le motif est encore plus ancien dans nos mémoires : une des scènes de la bordure de la tapisserie de Bayeux représente le corbeau et le renard. Le Roman de Renart le reprend aussi, avec Tiecelin le Corbeau qui s’est emparé d’un fromage pris à une vieille dame. Enfin, l’Allemand Lessing en a proposé une variante où la viande tenue par le corbeau est empoisonnée, de sorte que le flatteur est puni. Voilà une morale bien plus rassurante, mais sans doute moins honnête.
Écrire sa propre version en argot
Vous êtes élève, enseignant ou créateur de contenu et vous voulez vous y mettre ? Voici les réflexes qui donnent un texte qui tient debout :
- Choisir un registre et s’y tenir : argot classique, verlan ou langage des cités, mais pas les trois mélangés dans le même vers.
- Garder la structure : la scène d’ouverture, la flatterie, la chute et la morale doivent rester reconnaissables.
- Tester à voix haute : un vers qui accroche la langue est un vers à retravailler.
- Éviter l’empilement de mots rares : deux ou trois termes bien placés valent mieux que dix qu’il faut expliquer.
Un exemple de transformation : « Maître corbeau, sur un arbre perché » devient « Maître Corbac, planqué sur un chêne ». Le rythme reste, le ton change, et la fable retrouve de la rue. Une dernière chose à garder en tête : dans toutes les versions, la flatterie coûte toujours un fromage, et le compliment arrive rarement gratuit.
Questions fréquentes
Qui a écrit la version en argot la plus connue ?
Il n’y en a pas une seule. Plusieurs sites attribuent à Pierre Perret le texte qui commence par « Maître Corbeau sur un chêne mastard », mais cette attribution n’est pas toujours confirmée. Jean-Louis Azencott, Sonia Perbal et Christophe Brichant proposent chacun leur adaptation.
D’où vient la fable ?
Elle vient d’Ésope et surtout de Phèdre, dont La Fontaine reprend le fromage. Le Roman de Renart et la tapisserie de Bayeux en gardent aussi la trace, ce qui prouve que l’histoire circule depuis le Moyen Âge.
Quelle est la morale ?
Elle est dite par le renard lui-même : tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. C’est plus cruel que si un narrateur la prononçait, car le trompeur se moque en face de sa victime.
Existe-t-il un livre avec toutes les fables en argot ?
Nous n’en avons pas trouvé d’exhaustif. Des recueils existent, comme celui d’Azencott en version illustrée, ou La cocotte aux golden cocos qui revisite 35 fables et contes, mais aucun ne couvre l’ensemble des fables de La Fontaine.
Le corbeau a perdu son fromage, mais c’est le renard qui a écrit la morale.













