Pourquoi dit-on un baveux pour un avocat ?

avocat

Vous êtes devant une série policière, un détenu lance « il me faut un bon baveux », et vous vous demandez si c’est une insulte, un compliment ou un simple code de la rue. Nous nous sommes posé la question, puis nous avons voulu savoir d’où venait ce mot.

L’explication qui circule le plus est jolie, presque trop. Elle est probablement fausse, ou du moins impossible à prouver. Nous allons séparer ce que les dictionnaires et les archives de presse établissent de ce qui relève de la légende.

Baveux : la réponse en quelques lignes

« Baveux » est un mot d’argot, moqueur et souvent péjoratif, qui désigne un avocat. Le Trésor de la langue française le classe comme argotique et note que « bavard » est le synonyme le plus fréquent. Tout repose sur l’idée de la parole qui coule sans fin : le verbe « baver » a pris très tôt le sens de bavarder, voire de médire.

Une seconde version voit dans le rabat blanc de la robe, surnommé « bavoir », l’origine du mot. Nous la trouvons séduisante mais fragile, car aucun document daté ne l’appuie. La piste du langage est la plus solide, et nous la suivons d’abord.

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Du verbe baver à l’avocat : la piste linguistique

Au sens propre, baver désigne ce qui s’écoule de la bouche. Dès le Moyen Âge, le mot a glissé vers le figuré : on date « bavarder » d’environ 1450. Le dictionnaire du CNRTL donne pour « baveux » le sens familier de personne qui bavarde, qui a du bagou, ou qui médit. Il cite même deux grands noms, Rabelais avec son « baveux comme un pot à moutarde » et Balzac, plus venimeux.

Le raccourci est cruel. Pour le langage populaire, l’avocat se résume à sa bouche, un organe qui parle beaucoup et dont on se méfie. Nous y voyons moins une insulte gratuite qu’un portrait en une image, celui d’un métier qui vit de la parole. Reste une question : le mot est-il ancien ou récent ?

La légende du rabat blanc et du bavoir

La version la plus répandue en ligne raconte ceci : la robe noire de l’avocat porte un rabat blanc, que l’on appelle un « bavoir », donc l’avocat est un baveux. On ajoute volontiers que la robe a pris sa forme actuelle sous l’Empire, vers 1810. Le rabat existe bel et bien, et l’image est parlante, on peut le reconnaître.

Pourtant, nous n’avons trouvé aucune source sérieuse qui relie le mot argotique à ce vêtement. Les dictionnaires de référence ne mentionnent que la parole et le bavardage. Notre avis est net : c’est une étymologie après coup, de celles qu’on invente parce qu’elles ont l’air vraies. Voyons plutôt ce que disent les archives.

Depuis quand utilise-t-on ce mot ?

La plus ancienne attestation relevée par le dictionnaire Bob date de 1929. Elle vient du Petit Parisien du 8 décembre de cette année, qui présente « baveux » comme un mot d’argot usité dans les prisons pour désigner l’avocat chargé de la défense d’un inculpé. La presse précise que ce sont les gens de la pègre qui parlent ainsi. Le mot réapparaît ensuite dans la revue Fantasio en 1934.

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DateSourceCe qu’elle montre
Vers 1450Dictionnaire Bob« Baver » prend le sens de bavarder
8 décembre 1929Le Petit ParisienPremière attestation connue de « baveux » pour avocat, mot de prison
15 août 1934FantasioLe mot circule dans la presse

Gardons une réserve honnête : une première trace écrite n’est pas une naissance. Le mot a pu vivre à l’oral bien avant 1929, comme souvent en argot. Nous savons seulement qu’il est déjà installé dans le milieu carcéral à cette date.

Qui dit « baveux » aujourd’hui, et comment le prend-on ?

Le mot survit dans le jargon policier, le polar et le rap français. Le Dictionnaire de la Zone cite par exemple le groupe La Rumeur, qui évoque des juges et des « baveux » dans ses textes. Ce n’est pas un mot neutre. Selon qui parle, et devant qui, il passe du clin d’œil complice à l’affront.

Voici quelques repères pour l’employer sans fausse note :

  • Entre amis ou dans un récit de fiction, il passe sans problème, avec un petit côté pittoresque.
  • Dans un courrier, un mail professionnel ou face à l’intéressé, il sonne comme un manque de respect.
  • Entre avocats, l’usage est réservé à l’autodérision, car on s’y appelle « confrère » et « maître ».

Un baveux qui s’entend traiter de baveux peut en rire, un client qui le dit à son conseil prend un risque. Cela nous amène aux autres surnoms de la profession.

Baveux, bavard, avocaillon : les autres surnoms des avocats

« Bavard » est le cousin le plus courant, et d’après le TLFi, il est même plus fréquent que « baveux ». On rencontre aussi « avocaillon », qui ajoute le mépris du diminutif. Tous ces mots partagent la même méfiance envers celui qui gagne sa vie en parlant, et le même soupçon : parler beaucoup, est-ce dire vrai ?

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Un détour amusant avant de conclure. L’avocat du fruit n’a aucun lien avec celui du tribunal. Le premier vient de l’espagnol aguacate, lui-même issu du nahuatl ahuacatl, et le français l’a rapproché d’abogado par étymologie populaire. Le second vient du latin advocatus, « celui qu’on appelle auprès de soi ». Deux mots identiques, deux histoires séparées.

Ce que ce mot dit de notre rapport aux avocats

Nous trouvons ce surnom plus révélateur qu’il n’en a l’air. Se moquer de celui qui parle, c’est admettre qu’il possède un pouvoir que nous n’avons pas : celui de faire pencher une salle d’audience avec des mots. Personne n’invente un sobriquet pour quelqu’un qu’il ne craint pas.

Alors la prochaine fois que vous entendrez « baveux » dans un film, souvenez-vous qu’il ne vient sans doute pas d’un bout de tissu blanc. Il vient d’un aveu : on ne se moque jamais autant que de ceux dont les paroles décident de notre sort.

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